Entête
Je ne savais pas ce que je faisais lorsque je prenais une photo, ni à qui (à quoi) je prenais ce temps ni ce que je prenais exactement . Je savais qu'entre mon oeil et la lumière je m'obligeais à un filtre et à un geste . clic . Conserver une mémoire visuelle, la déléguer aux instantanés, garder un peu du monde qui s'est terminé et tout à la fois en recréer un autre ,imaginaire, à partir de ses restes . Mentir la vérité, singer les gestes que je m'imagine avoir faits alors . Jouer au modèle et au photographe, au corps libre et au cadre, au jeu de cache-cache . Le lieu se charge de fictions sans grande imagination : nulle description nécessaire, il suffit de laisser la photo se faire . Viser, choisir la lumière, cadrer, vitesse, ouverture. Voilà. Maintenant je les range, archive, trie, retouche, interprète. Je suis pris par tout ce qui n'y est plus. Me voilà devant ce à quoi je croyais échapper en flânant, appareil photo en main. Le vif, les signes, punctum . Maintenant, et parce que le clic n'a plus tout à fait la même présence, les appareils sont rangés dans leur armoire . Inertes. Ils sont vides parce que je ne voulais plus leur donner quoi que ce soit . De machines à phénomènes ils avaient fini par devenir objets . Ils servaient à archiver des moments, à documenter par simple trace, comme lorsqu'il suffit de prendre une aspirine pour faire croire qu'être malade nous emmerde .
La surprise de voir toutes les photos ratées, et rarement, trop rarement la question suivante : La photo ratée n'est que le symptôme d'une photographie du manque. Mais les photos, même ratées, je ne pouvais pas les lâcher, elles n'étaient pas tout à fait objets , Je voulais y refaire naître des phénomènes . Â partir de la collection, (de la collecte?) je voulais refaire du temps vivant . Négatifs, papiers plastiques qui ont tous (parce que je m'obstine à le croire) une raison d'être encore là . Consommer la pellicule, la dévorer des yeux . Non pas pour se dire "cette photo, parmi les autres, vaut quelque-chose" mais pour retrouver le temps avant et après , remettre cette tranche de temps dans une mémoire active ; synesthésie à partir de bandes froides de temps figé. Celle-ci vaut quelque-chose . J'ai retrouvé ce qu'il y avait derrière . Si je me contente d'elle seule, tout le reste est sauvé , Pourtant le reste devient plus important et plus fragile encore . Le travail d'archive et de ressassement de tous ces "inutiles" et "impropres" devient ce qu'il a fallu faire pour penser à ce moment "réussi" . Il devient l'obsession nécessaire à cette remémoration, indispensable à cette petite épiphanie. Il faut toutes leur donner un phénomène, quitte à se perdre . Voilà où j'en suis . Mes photos me possèdent comme elles m'appartiennent . Je les scanne pour les voir de plus près, pour que le phénomène ne s'accroche plus à une mystérieuse bobine mais à une image désormais agrandie, quantifiée, dite "de qualité". Je me souviens, j'apprécie, je regrette . Une fois ce temps repris à un ailleurs j'émerge et puis plus rien . On ne ramène pas les photos à la vie, pas plus qu'on y retrouve un phénomène . Peut-être est-ce compléter ce moment que la prise de vue avait pris à notre propre temps . Je ne sais pas. Il n'y a plus de hasard dans ces photos . Une fois vues elles partent en poussière . Le temps que la lumière du scanner vole à mon attente ne correspond pas à celui qui me faisait attendre le moment fatidique où je déclenchais la photo. Ce travail de reprise des négatifs se fane , Leurs combinaisons m'offrent un vocabulaire à recréer, archéologie et discours , Dans une archive bardée d'images je m'entête à retrouver de la photographie.
